Cet article est le produit de mes réflexions personnelles et n’engage évidemment que moi. Il trouve néanmoins tout à fait sa place au sein de ce blog car il exprime en partie les raisons pour lesquelles j’ai fondé Le Temps des Savoir-Faire.
Sur les plateaux télé ou bien même dans les conversations du quotidien, j’entends régulièrement une affirmation qui pourrait se résumer par la phrase suivante : « on a beau dire, le capitalisme, c’est quand même le moins mauvais des systèmes »
Les arguments pour étayer cette affirmation sont souvent les mêmes : diminution de la pauvreté dans le monde ces 50 dernières années (en particulier dans les pays du tiers monde), augmentation de l’espérance de vie, diminution en tendance des conflits, alphabétisation des pays en voie de développement, absence de système alternatif convainquant (idée renforcée par l’effondrement de l’URSS), etc.
On retrouve autant cette dialectique chez des personnes politiques comme Emmanuel Macron, des hommes d’affaires comme Bernard Tapie, des médecins comme Laurent Alexandre, des philosophes comme Luc Ferry ou de manière générale des personnalités à droite de l’échiquier politique.
L’exemple le plus récent ayant donné l’impulsion finale à l’écriture de cet article est l’intervention de David Lisnard (à partir de 33’40), maire LR de Nice et candidat à la présidentielle 2027, sur la chaine YouTube du Figaro.
Généralement, cette rhétorique masque toujours sa radicalité par une fausse modération de type « bien sûr, ce système n’est pas parfait, mais c’est le « moins pire » ». Derrière cette pondération de façade, le propos est bien radical car s’il s’agit du moins mauvais des systèmes, alors il est un horizon indépassable. Allons d’ailleurs au bout de la logique, si tel est le cas, pourquoi perdre notre énergie à en essayer un autre ?
Cette pensée va en général de pair, de façon sous-jacente, avec la fameuse main invisible d’Adam Smith explicitant l’idée que la libre recherche d’épanouissement individuel profite à l’ensemble de la société. Autrement dit, notre boulanger a tout intérêt à préparer du bon pain, pas nécessairement par altruisme mais par intérêt de nous voir commander à nouveau chez lui. Ainsi, chacun y trouve son compte, le client car le pain est bon, le boulanger car nous revenons de bon cœur lui acheter du pain.
Si j’écris cet article, c’est par désaccord majeur avec cette vision anthropologique.
Avant de m’essayer à la contradiction, je souhaite clarifier trois points importants :
- Le capitalisme libéral est un paradigme structuré par la liberté d’entreprendre, la recherche de profits et d’accumulation du capital, une certaine liberté du marché, la séparation capital-travail (un salarié touche un salaire mais est souvent exclu du capital de l’entreprise) ainsi que la privatisation lucrative des moyens de production. C’est le modèle économique qui façonne la grande majorité des sociétés actuelles. Pour plus de commodités, je désignerai dans cet article ce système Capitaliste Libéral par « CL ».
- Pour évaluer la qualité d’un système donné et le comparer dans le temps, il nous faut des critères susceptibles de témoigner convenablement de la qualité de vie d’un peuple. Il est opportun d’éviter par exemple des critères trop ethnocentrés tels que le nombre de voitures par habitant, le taux d’accès internet ou encore le niveau d’études. Des critères plus objectivables tels que l’accès régulier à une nourriture et une eau de qualité, la santé, le niveau d’autodétermination, le degré de promiscuité ou encore la sécurité me semblent plus pertinents.
- Je ne vais pas répondre à tous les arguments cités plus haut promouvant la thèse du « moins mauvais des systèmes » (sinon l’article se transformerait en essai) mais je vais tenter de mettre en lumière deux points qui me semblent fournir une contradiction robuste.
1- Par rapport à quand ?
La propension d’un système à faire progresser la société devrait toujours être accompagnée d’un référentiel. Par rapport à quelle période et dans quelle partie du monde ?
Reprenons l’argument de la pauvreté qui tend à diminuer dans les pays en voie de développement grâce à la société marchande libérale, argument repris par David Lisnard dans la vidéo mentionnée plus haut. La plupart des pays africains par exemple souffrent en effet probablement moins de la faim aujourd’hui qu’il y a 50 ans. Certes, mais quel contexte, en amont, a provoqué les conditions de famines à répétition des peuples africains au XXème et XXIème siècle ? C’est précisément l’introduction brutale du CL aux XIXème et XXème siècle en Afrique qui provoque en grande partie :
- L’augmentation drastique de la population (de 7 millions en 1800 à 1.5 milliards en 2026)
- Les conflits pour la maîtrise des ressources minières et la course au profit dont les conséquences sont dévastatrices (famines, déplacement de populations, camps de réfugiés contenant des millions d’individus, épidémies)
- La formation de villes ultra denses
- L’exode rural
- Le bouleversement global des rapports économiques
Le CL est à mon sens le champion de la résolution de problèmes générés par lui-même. Un peu comme si un médecin vous administrait un produit toxique alors que vous étiez en bonne santé puis trouvait le moyen de vous remettre un peu sur pied et enfin se gargarisait de cette relative remise en forme.
Quid par exemple de l’accès à l’eau et à la nourriture des tribus qui occupaient une partie des territoires africains avant l’hégémonie du CL ? Pensez-vous que les peuples d’antan étaient dépendants des ONG occidentales pour se nourrir ou pour accéder à l’eau potable ? Qui vous dit que les peuples des pays « en voie de développement » sont plus heureux aujourd’hui qu’il y a 500 ans, 3000 ans, 10 000 ans, 30 000 ans, quand le capitalisme n’était qu’au stade d’embryon ? Y avait-il plus d’épidémies, de promiscuité, de meurtres ou de viols ? Le débat mérite d’être posé.
2- À quel prix et pour combien de temps ?
Admettons que le CL soit un vecteur de progression sociale et économique salutaire pour l’humanité, « le moins mauvais des systèmes » comme dirait Churchill. Admettons, même si cette hypothèse est discutable sur un certain nombre de points comme nous l’avons évoqué quelques lignes plus haut, que ce système permette véritablement une amélioration de la qualité de vie. Il y a d’ailleurs certains indicateurs qui pourraient nous conforter dans cette idée comme par exemple les progrès considérables en médecine.
Soit, mais à quel prix et pour combien de temps ?
Sans même parler du réchauffement climatique aux conséquences bouleversantes que l’on connaît, causé directement par le CL, prenons un autre domaine essentiel à la bonne santé d’une société afin d’analyser les effets à court, moyen et long terme de la réalité de ce système appliquée à notre communauté humaine.
J’aurais pu choisir parmi plusieurs thématiques fondamentales mais le thème de l’agriculture me semble tout indiqué et particulièrement révélateur.
La recherche de profits permanente du CL a engendré la mise en place d’un système agricole extrêmement performant avec des rendements inégalés dans l’histoire de l’humanité. Chouette, pourrait-on dire ! Seulement, ce même système agricole paye sa performance par un contrecoup fatal : la destruction de la fertilité naturelle du sol avec le combo pesticides-insecticides-tracteurs et l’injection pour pallier ce manque de fertilité d’engrais de synthèse fabriqués avec du gaz, énergie fossile tarissable. Autrement dit, ce système troque une fertilité naturelle résiliente dans le temps avec des mécanismes dépendants d’une matière épuisable (le pétrole pour les tracteurs et le gaz pour les engrais).
Sans parler de l’érosion des sols, la mauvaise gestion de l’eau, la toxicité des pesticides pour l’Homme, la mainmise de certaines multinationales sur les catalogues de semis, etc.
Nous pouvons désormais répondre à nos deux questions :
À quel prix ?
Celui de la destruction massive de la biodiversité, garante de la fertilité du sol et indispensable à la vie humaine.
Pour combien de temps ?
Quelques décennies en Europe selon le Shift Project étant donné les réserves actuelles de pétrole et gaz. Evidemment nous ne vivrons pas une rupture radicale de l’approvisionnement en énergies fossiles mais plutôt une contraction de l’offre qui risque de mettre en danger les industries qui en sont dépendantes comme l’agriculture. Autrement dit, ce système agricole a une espérance de vie extrêmement courte.
J’aurais pu choisir plein d’autres exemples, avec systématiquement le même constat :
- À court terme, le CL est performant au prix de conséquences souvent rapidement délétères
- À moyen/long terme, le CL est périlleux car il ne se préoccupe pas des conséquences sur le temps long* et met à l’œuvre des mécanismes peu durables
C’est comme si vous receviez un traitement avec l’assurance d’être en pleine forme pendant quelques années puis de vivre une chute soudaine avec une santé complètement incertaine derrière.
Pour finir, vous vous souvenez en début d’article, j’expliquais que cet argument de la qualité de vie favorisée par le CL était souvent concomitant avec la main invisible d’Adam Smith. À nouveau, confrontons la théorie à la réalité avec l’exemple du boulanger dans notre société actuelle. Les Français, au pays du pain, consomment ils des produits boulangers de qualité ? Je pense que vous vous doutez de la réponse. Environ 40 à 45 % des baguettes consommées chaque jour sont vendues en grande surface et produites industriellement avec de la levure chimique et de la farine blanche (moins vertueuse pour la santé que la farine complète) issu d’un blé cultivé avec pesticides, insecticides et engrais chimiques.
Je ne souhaite pas renvoyer à travers cet article une critique irrévocable et totale du CL. Je souhaitais simplement mettre en lumière les raisons qui me poussent à penser qu’il est difficile d’affirmer sereinement que le CL est le « moins mauvais » des systèmes.
Il est difficile de prendre du recul par rapport à notre époque mais les êtres humains ont investi le monde de plein de manières différentes. Le CL n’est pas un horizon indépassable ni même le prolongement de la loi naturelle (lire « L’entraide, l’autre loi de la Jungle » de Gauthier Chapelle et Pablo Servigne pour approfondir cette notion de loi naturelle).
Je rappelle ici et en guise de conclusion que l’économie de marché est très récente à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Les rapports humains ont été, à en croire les anthropologues comme par exemple Marcel Mauss, bien plus structurés par d’autres paradigmes comme par exemple celui du « don / contre-don » que celui de l’économie capitaliste libérale. Au passage, cette mise en perspective historique discrédite fermement selon moi le raisonnement fallacieux consistant à désigner l’échec du communisme soviétique comme étant la preuve de l’impossibilité de voir émerger un autre rapport au monde.
Merci de m’avoir lu, n’hésitez pas à me faire un retour et m’apporter la contradiction si vous êtes en désaccord avec cet article !
Bohémond
*Au Temps des Savoir-Faire, nous cherchons justement à mettre en lumière les savoir-faire permettant, à l’inverse du CL, de trouver le meilleur équilibre entre temps court et temps long. Comme l’explique très bien Olivier Hamant, l’idée est de chercher l’harmonie entre performance et robustesse, à l’instar de la nature. Mais ça, ce sera pour un prochain article !






